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Retour sur la rencontre Teilhard de Chardin - LA CHRISTOLOGIE DANS L'HORIZON DE LA COSMOLOGIE

Michel Castro, professeur de théologie nous livre un écrit sur la vie spirituelle de Pierre Teilhard de Chardin, ses interrogations et sa persévérance à réconcilier les pensées scientifique et chrétienne.

 

-LA CHRISTOLOGIE DANS L'HORIZON DE LA COSMOLOGIE SELON PIERRE TEILHARD DE CHARDIN

Père Michel Castro Professeur à la Faculté de théologie Université Catholique de Lille

I SA VIE

Teilhard est né à Orcines dans le Puy-de-Dôme, le 1° mai 1881. Au cours de sa formation jésuite, il est professeur de physique-chimie au Caire ; puis au cours de son séjour en Angleterre où il fait sa théologie, il va faire aussi de la géologie dans ses loisirs. Les supérieurs jésuites de Teilhard encouragent ce genre de vocation scientifique, parce qu'ils veulent et ils ont raison de vouloir des savants compétents parmi eux pour affronter le monde moderne.

Au cours de la première guerre mondiale, où Teilhard sera brancardier, il va déjà commencer à approfondir sa vision du monde et envisager une synthèse entre les données chrétiennes d'une part et les données scientifiques d'autre part. Après la première guerre mondiale, il enseigne la géologie à la Catho de Paris, et ensuite il est envoyé en Chine pour se consacrer à la recherche scientifique : il avait déjà été dénoncé à Rome...

C'est pendant cette période que sa vision du monde va se focaliser autour du phénomène humain, comme il dit, comme flèche de l'évolution, et se focaliser aussi sur le phénomène chrétien qui a aussi son centre et son terme dans le Christ Oméga. C'est de cette période que datent les grandes oeuvres : Le Milieu Divin en 1927 et Le Phénomène Humain en 1938-40.

Après la seconde guerre, il est en Chine, il fait toujours de la géologie et il continue à approfondir sa vision du monde.

Dans les dernières années de sa vie, il est élu à l'Académie des Sciences en 1950 et il s'en va ensuite aux États-Unis : son projet est de fonder une nouvelle anthropologie qui inclut les données scientifiques pour reformuler l'anthropologie chrétienne. Il meurt là-bas aux États-Unis le saint jour de Pâques, 10 avril 1955.

Ces points intéressent notre sujet...

 

II SA PENSÉE RELIGIEUSE

Je soulignerai volontiers trois axes :

 un axe apologétique,

 un axe théologique

 et un axe spirituel.

 

2.1 L'apologétique

C'est la défense et la justification rationnelles de la foi chrétienne. Teilhard a un projet apologétique dans l'air du temps. L'Église, à cette époque, est sur la défensive par rapport au monde qui se sécularise, et par rapport à un certain nombre d'erreurs qui, pense-t-elle, viennent des sciences modernes et de la philosophie. Donc une Église sur la défensive, et les Jésuites sont partie prenante de ce combat, ce qui explique l'engagement de Teilhard. Au coeur de ce débat, les origines

de l'homme et l'évolution, et c'est dans cette direction que Teilhard va mener son action apologétique.

Son idée fondamentale est que la révélation divine et la création ont le même auteur, Dieu, et donc les vérités chrétiennes et scientifiques ne peuvent pas s'opposer. C'est l'idée de base. Il s'agira pour Teilhard de montrer aux chrétiens que la cosmologie des auteurs bibliques, des Pères de l'Église et des théologiens anciens est datée, qu’elle procède d'une conception préscientifique et qu'elle doit être dissociée de la révélation divine : celle-ci est une chose et les cosmologies anciennes autre chose. Il veut aussi montrer que l'on peut exprimer la foi chrétienne dans une cosmologie et une anthropologie scientifique ou moderne. C'est d'ailleurs en le réalisant qu'on

1 permet de rapprocher l'Église des scientifiques et des intellectuels modernes.

Pour Teilhard, l'évolution, thème qui lui est cher, ne s'oppose pas à l'histoire du salut. Teilhard pense même que l'évolution s'intègre mieux dans l'histoire du salut que les cosmologies anciennes. Donc il s'agit pour lui de présenter un Christianisme qui soit inculturé dans la modernité. Je cite une petite note de 1919 : Il n'y a qu'un seul moyen de faire régner Dieu sur les hommes de notre temps c'est de passer

par l'homme idéal, c'est de chercher avec eux le Dieu que nous possédons déjà mais qui est encore parmi nous comme si nous ne le connaissions pas. La seule manière de faire régner Dieu sur notre temps, c'est de passer par leur idéal et c'est de chercher avec eux le Dieu que nous possédons et que

nous ne connaissons pas encore. Nous pouvons apprécier la qualité du propos...

 

2.2 L'axe théologique

Teilhard en fonction de ses préoccupations scientifiques va se soucier surtout de ce qu'on appelle la protologie et l'eschatologie, c'est à dire des fins premières et des fin dernières. C'est dans cette préoccupation qu'il va accorder une place centrale à la christologie et notamment à cette dimension universelle et cosmologique du Christ que nous trouvons dans les lettres deutéropauliniennes, c'est à dire de l'école paulienne, chez St Jean et chez les Pères grecs. Donc une dimension universelle et

cosmique du Christ qui a peut-être été occultée dans la théologie occidentale classique. Dans cette perspective, pour Teilhard, l'Église est non seulement au coeur de l'histoire du salut mais elle est aussi pour lui au centre évolutif de l'humanité qui marche vers son terme.

 

2.3 L'axe spirituel (cf Mgr de Moulins Beaufort)

Teilhard préconise une spiritualité qui inclut l'effort humain, ce qui donne le jour à unmorale dynamique qui doit transformer la personne, la communauté humaine et le monde environnant. Il faut ici souligner l'influence de Teilhard sur la Constitution pastorale Gaudium et Spes de Vatican II sur l'Église dans le monde de ce temps. La première partie de cette constitution consacrée à l'homme, à la communauté et à l'activité humaines et au rôle de l'Église a des accents très teilhardiens. Il y a là derrière la spiritualité de Pierre Teilhard de Chardin...

 

III SA CHRISTOLOGIE

Son intention fondamentale est de réconcilier la pensée scientifique et le Christ : son

problème est Science et Christ. Son idée fondamentale est que la pensée des sciences de la nature est analytique : elle décompose la réalité en des éléments de plus en plus petit, mais ne nous fait pas découvrir l'unité suprême de la réalité. Donc, il pense qu'il faut suivre la voie de la synthèse et pratiquer une pensée qui rassemble et construit pour comprendre l'unité du cosmos.

 

3.1 La rencontre entre la science et le Christ

Cette rencontre est nécessaire parce que le Christ, écrit Teilhard, est le centre de l'unité de la réalité : Il est le Centre unique, précieux et consistant, qui étincelle au sommet à venir du Monde (texte 1). Le Christ est le centre de l'unité de la réalité...

Autrement dit, il existe pour Teilhard une ouverture intérieure et même une orientation de la science vers le message chrétien, car à partir de là, l'unité de la réalité peut être aperçue. Seule une christologie va permettre de comprendre et d'explorer le sens et la finalité de la réalité. Le Christ est

le principe de consistance universelle, il le dit en référence à un texte qu'il cite constamment : Il est avant toute chose et tout subsiste en Lui (Col 1, 17). C'est le coeur de la méditation de Teilhard...

Donc pour Teilhard, il y a cette consistance de toute la réalité dans l'unité divino-humaine du Christ, et il va même jusqu'à parler d'une union hypostatique étendue à tout l'univers !... C’est-à-dire l'unité dans l'unique personne du Christ de son humanité et de sa divinité. Le Christ supporte réellement l'univers. Il y a donc la nécessité d'une rencontre entre la science et le Christ. Cette

rencontre doit avoir lieu dans le cadre d'une vision évolutive du monde...

 

3.2 La vision évolutive du monde

2 Le cosmos est le mouvement finalisé de l’évolution, et le sommet de cette évolution c'est l'homme. Mais si l'homme est le sommet de l'évolution, il n'en est pas l'achèvement. L'incarnation du Christ est non seulement un sommet au cours de l'évolution, mais elle a une fonction stimulante pour un mouvement qui tend à la super humanité, qui tend au super Christ et qui tend à la super charité, ce sont ses propres termes : pour être pleinement adorable, un Christ doit se présenter

comme le sauveur de l'idée et de la réalité d'Évolution (texte 2). Il y a pour lui, et cela rejoint son projet apologétique, une interprétation scientifiquement acceptable de la foi au Christ. L'incarnation est donc pour Teilhard la première apparition de cette super humanité qui est à attendre dans le point Oméga. Ce monde évolutif, dans lequel nous sommes, tend vers un super Christ qui résume en lui et achève l'univers. Teilhard va parler de Christ évoluteur, animateur et collecteur de toutes les énergies biologiques et spirituelles élaborées par l'univers. Autrement dit, le Christ est bien au

centre et le moteur de l'évolution : Celui en qui tout a été créé, - Celui « in quo omnia constant » en qui tout subsiste (Col 1, 17). On retrouve les formules le Christ de la parousie, le Christ consommateur et cosmique (cf texte 3 Christianisme et Évolution).

 

3.3 Le Christ évoluteur

Autour de ce thème : deux remarques :

 

1° Le mouvement du cosmos est en tension vers le salut communautaire de l'homme. Un salut qui se réalise sous le mode d'une unification croissante avec le Christ. Teilhard va parler d'une plérômisation, c'est son terme qui d'ailleurs est aussi le vocabulaire biblique (plérôme), à savoir la figure parfaite de l'humanité à son terme en référence à Paul et à son idée de corps du Christ et de plérôme (Ep 1, 23 ; 4, 12). Il y a donc bien pour Teilhard une union physique corporelle, concrète entre d'une part l'humanité du Christ, et d'autre part les fidèles au cours de la sanctification.

L'humanité de Jésus est donc l'instrument, le milieu de cette union à Dieu. Teilhard dit que nous pouvons vivre strictement toujours et partout sans sortir de Jésus-Christ. Il y a donc une détermination universelle du monde de type christique, et Teilhard ici ne peut pas ne pas penser à l'Eucharistie : pour lui, la christologie cosmologique va trouver là sa réalisation la plus dense. Au total, un cosmos orienté vers le salut de l'homme : la plérômisation de l'humanité en Christ, finalement, l'incorporation de l'humanité en Christ...

2° Il faut cependant évoquer ici le péché originel... Pour Teilhard, est caché sous ce mot une loi universelle et intangible de réversion, de perversion, qui selon lui est la rançon du progrès. Le péché originel est l'envers de toute création et par conséquent, ce monde en évolution est aussi marqué par la chute et la rechute. La croix consiste à porter le poids d'un monde en état d' évolution. Le Christ

rédempteur s'achève sans rien atténuer de sa face souffrante dans la plénitude dynamique d'un Christ évoluteur. On a donc un péché originel, le péché, la mort et la rédemption qui sont intégrés dans la vision une, unifiée d'un monde qui devient de plus en plus humain, « ultra humanisé », un monde qui inclut aussi péché originel, péché, mort, rédemption ; ce qui veut ainsi dire que pour Teilhard, la création, l'incarnation, la rédemption sont trois perspectives, trois points de vue sur une

unique réalité. Elles sont dans l’évolution unies, portées par le Christ Alpha et Oméga, commencement et fin de l'univers dans son évolution. Donc, trois réalités, trois perspectives pour une même vision...

 

3.4 Mystique du Christ

La pensée de Teilhard nous entraîne vers une mystique du Christ. Teilhard cherche à revenir à une forme plus physiciste, plus organique de la christologie en référence aux christologies anciennes un peu oubliées... Le Christ est bien l'apparition et l'achèvement insurpassables du logos du monde grec, de cette vision du monde à laquelle font référence St Jean et St Paul. Donc, on peut parler avec l'hymne de l’Epître aux Colossiens et également avec l’Epître aux Éphésiens (4, 9 ss)

d'un achèvement dans le Christ exalté. Alors la relation du Christ avec les croyants nous renvoie au thème du Christ qui est la vigne, la vie comme dans St Jean, une sorte - le mot est mauvais – de « panthéisme chrétien » (cf. Ac 17, 28 : nous sommes de sa race) : Une chose est plus sûre que tout, dans le credo catholique, c'est qu'il y a un Christ en qui tout subsiste. Toutes les croyances secondaires devront céder s'il le faut devant cet article fondamental : le Christ est Tout ou rien...

(texte 4).

 

3.5 Remarques critiques

Avec crainte et tremblement, et beaucoup de modestie, peut-on risquer des remarques critiques? Deux points :

 

1° La réalité humaine de Jésus : bien sûr, Teilhard maintient la figure terrestre du Christ, sinon l'incarnation serait de la mythologie ; mais où est la réalité humaine de Jésus? Quelle signification reçoit la réalité humaine de Jésus? Mon impression est que l'important pour Teilhard est la divinité de ce Christ historique. Certes, il ne nie pas Jésus de Nazareth ; mais l’orientation vers une super humanité, vers un super Christ est tout de même prédominante : c'est le Christ exalté qui dirige la création pour qu'un jour Dieu soit tout en tous (1 Co 15, 28).

 

2° Ne peut-on pas parler d'une tendance à un spiritualisme mystique en référence aux christologies cosmologiques des anciens? Le cosmos est vu dans l'éclat du Christ exalté qui revient et achève, mais qui éclipse par sa lumière les ombres de la réalité et la mort. Un cosmos vu dans l'éclat du Christ exalté... Où est le Christ de la croix? Il y a une valeur incontestable de cette mystique du Christ, mais n'y aurait-il pas lieu de réincarner ce Christ dans une christologie renouvelée ou réexprimée? Vous avez le droit de ne pas être d'accord si vous connaissez bien Teilhard! Mais ce

sont des questions qu'un « naïf » peut se poser.

IV SA RÉCEPTION PAR LES AUTORITÉS ECCLÉSIASTIQUES

 

Avant sa mort, le général des Jésuites va limiter l'action et la publication de Teilhard au domaine scientifique, parce qu'il tient ses positions théologiques pour suspectes. Il l’envoie en Chine où il a le droit de faire de la paléontologie, et non de la théologie. En même temps, il le protège du Saint Office, car il veut éviter une nouvelle affaire Galilée.

Après sa mort, des pressions sont faites pour empêcher la parution du Phénomène Humain, mais elles resteront sans effet. En 1957, le Saint Office demande secrètement aux évêques de retirer des bibliothèques les oeuvres de Teilhard, et il demande aux libraires catholiques d'arrêter de les vendre.

 

Enfin à la veille de Vatican II, il y a l'avertissement du 30 juin 1962, une mise en garde romaine par rapport aux idées philosophiques et religieuses de Teilhard, le Saint Office cherchant à juguler tout mouvement de réforme lors de la préparation du Concile. Mais aussi bien Pie XII que Jean XXIII s'opposent à la condamnation de Teilhard. Vous savez aussi que le concile va marquer un tournant et Teilhard sera vu comme l'un des inspirateurs du mouvement de rénovation de l'Église (j'évoquais les

accents teilhardiens de la première partie de Gaudium et Spes).

Toujours au moment du Concile, le général des Jésuites demande au Père de Lubac d'exposer la pensée religieuse de Teilhard. L’ouvrage paraît en 1962 chez Aubier, et vous savez qu'il a été réédité au Cerf en 2002 sous la direction du Père de Moulins Beaufort dans les Oeuvres complètes du Père de Lubac (tome XXIII). Nous savons aussi que Paul VI estimait beaucoup Le Milieu Divin de Teilhard, ouvrage considéré souvent comme majeur. En 1981, lors du centenaire de la naissance de Teilhard, le Père Aruppe, général des Jésuites, et le cardinal Casaroli, secrétaire d'état du Vatican, vont mettre en valeur le témoignage spirituel de Teilhard et les éléments positifs de sa pensée par delà certaines réserves. Pour terminer, les oeuvres de Teilhard n'ont jamais été mises à l'Index (qui n'existe plus), et Teilhard n'a jamais été condamné.

 

V SES OEUVRES

Ses oeuvres peuvent être classées en quatre catégories :

4

- ses écrits scientifiques publiés avant sa mort : Teilhard était un grand géologue et un grand paléontologue.

- ses articles de vulgarisation scientifique, mais aussi des réflexions philosophiques et religieuses.

 

Ces articles sont parus avant sa mort et avec l'approbation de ses supérieurs. On a dénombré soixante dix articles entre 1909 et 1955. Il y est question de sa vision de l'homme et du monde, et en particulier de sa conception spiritualiste de l'évolution.

 

- une troisième catégorie d'oeuvres sont des essais plus personnels destinés à des amis ou des collègues ; plus des écrits qui ne recevront pas l'imprimatur : Le Milieu Divin et Le Phénomène Humain. Ils seront édités après sa mort et feront de Teilhard un grand penseur de notre temps...

 

- enfin, une très vaste correspondance.